Enfant de poème

 

Tu passes ton carnet d’adresses au peigne fin

En tombent réduits en poussière

Tous ces braves poètes-essayistes ces bouillants dissidents

Qui dans les ’70 levaient haut le coude et haut le drapeau

Se retrouvaient à l’ombre plus souvent qu’à leur tour

Bannis mis à l’index ou privés de travail

Jamais privés d’amis

 

Comme ils ont dévissé par charretées entières

Leucémie cancer cirrhose infarctus

Tombés au champ d’honneur du sang-de-taureau

Et de la palinka

 

Ils ne l’ont pas volé

Ils cherchaient les ennuis avec leurs noms juifs

Leur pedigree suspect

Celui-ci ? Un chtarbé magnifique – Celui-là ? Ironique à pleurer

As-tu couché avec cet autre ? Possible, fort possible

Cette belle actrice ? Noyée, noyée

Et grâce au délirium cet autre a pu rallier

Les miradors-barbelés

Qui lui manquaient

 

Aucun n’a fait carrière n’est devenu un ponte n’a reçu de médaille

Aucun n’a pris les armes n’a occis son prochain

Ni fait de vieux os

 

Pour ces doux dingues ces bancroches superbes

Adieu le téléphone et fini les emails

Plus de conditionnel rien que de l’irréel

Leurs tours de Babel en papier déjà

S’oxydent et s’empoussièrent dans les rayons du fond

 

Et toi – honte et remords – tu écrases leurs pauvres noms fânés

D’irréguliers

« Êtes-vous sûr(e) de vouloir supprimer cette fiche ? »

Oui.

 

© Sophie KEPES – juillet 2015